Texte paru dans: / Appeared in: Harmonia Mundi |
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Outil de traduction ~ (Très approximatif) |
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Prpos recueillis par Bertrand Dermoncourt et Philippe Venturini:
« EN FRANCE, J’AI PU VIVRE MON RÊVE »
Plus vert que jamais, le fondateur des Arts Florissants fourmille de projets. Il revient ici sur son parcours, sur l’état du monde et de la France et, bien sûr, sur l’art baroque. Et ne mâche pas ses mots. Écoutez...
Les Arts Florissants font leur come-back chez Harmonia Mundi avec un nouvel enregistrement d’airs du Grand Siècle et une série de rééditions. Est-ce un retour aux sources?
Le disque qui
va paraître est le genre de programme qui nous est très cher : « Bien que
l’amour... » est consacré à des « Airs sérieux et à boire » de Michel
Lambert, Marc-Antoine Charpentier et d’autres compositeurs de ce temps.
Effectivement, nous restons fidèles à la charte de nos débuts. Nous voulions
alors défendre les « petits maîtres », valoriser le répertoire français
oublié ou méconnu des XVIIe et XVIIIe siècles. Vos confrères « baroqueux » ont surtout été attirés par le XVIIIe. Quid du XVIIe?
Les airs de
cour, c’est un peu comme les madrigaux de Monteverdi. La musique du XVIIe
est si délicate ! Pour moi, c’est la même chose qu’un quatuor à cordes, qui
nécessite un travail de détail. Et d’équipe. Disons-le, il est beaucoup plus
facile de diriger un orchestre et des chanteurs dans une grande pièce du
XVIIIe... Le XVIIe et le travail d’orfèvre qu’il implique ne sont pas pour
tout le monde. Je me réjouis, d’ailleurs, car je vois, un peu partout en
France, des ensembles qui se donnent le temps. Et qui ont l’intérêt et la
passion pour aborder cette musique qui demande avant tout de la précision. Dans ce répertoire, le texte chanté est fondamental. Comment le rendre intelligible?
Il faut d’abord
définir une esthétique vocale. Reprenons l’image du quatuor à cordes: le
rapport entre les quatre musiciens doit être parfaitement équilibré. Un
quatuor, c’est une sorte de bête à quatre têtes. Pour jouer ce genre de
musique, il convient donc de réunir des voix qui partagent la même vision
esthé tique, des voix en outre compatibles entre elles. Évidemment, je ne
vais pas prendre pour Lambert une grosse mezzo qui serait plus à l’aise en
chantant Gluck. Ensuite, il convient de définir les limites esthétiques, de
délimiter une praxis, c’est-à-dire de savoir ce qu’un interprète peut faire
ou non dans ce répertoire. Quelle est la limite au-delà de laquelle on ne peut pas aller?
L’ambition
personnelle. Voilà une musique qui peut ne pas sembler très difficile au
premier abord. Elle n’invite pas à briller. Il faut que les voix soient
belles, que la technique soit là, mais elles doivent avoir une sorte
d’effacement, d’humilité. Votre premier disque Lambert date de 1983. Votre perception de ce répertoire a-t-elle changé depuis?
Les interprètes
ont changé. Peut-être que la plus grande différence est la familiarité de la
nouvelle génération avec ce répertoire qui posait beaucoup de problèmes il y
a trente ans. Désormais, les idées et les goûts se transmettent aux jeunes
musiciens dès le début de leurs études. Ils ont des références, des disques
à écouter, un public qui apprécie ce répertoire. Tout est plus facile, plus
naturel aujourd’hui. Choisissez-vous les chanteurs en fonction de leur familiarité avec la langue?
Il ne faut pas
négliger cette importance linguistique pour un chanteur, et par extension
pour un bon instrumentiste qui veut jouer ce répertoire. On est souvent
confronté à des chanteurs qui nous disent que le plus important est la
production du son, que la langue est secondaire, et qui affirment : «
Oui, d’accord, vous insistez sur une bonne diction, mais la plupart des
livrets des opéras que nous sommes censés apprendre sont bidons, stupides,
rarement écoutés par le public. Le public réclame surtout ma belle
voix, ma belle présence, jamais une belle langue! » Vraiment?
Ah oui! Il y a une vingtaine d’années, je rencontre une fille pour qui j’avais beaucoup d’intérêt – une voix magnifique – et je lui demande si elle chante la musique française. Elle me répond du tac au tac : « Le moins possible ! » Elle me précise que c’était le souhait de son professeur. Je lui demande alors pourquoi elle n’aime pas ce répertoire. Savez-vous ce qu’elle me répond ? Je l’entends encore : « Non non non, pas la musique... c’est la langue... » !
Toute cette
génération influencée par « d’éminents » professeurs de chant considérait
qu’être francophone c’était vivre avec un handicap. À l’époque, on entendait
aussi que les belles voix étaient « celles du midi car c’est proche de
l’Italie ». Foutaises ! J’aime toujours tendrement la France. Plein de
choses n’y fonctionnent pas mais, heureusement, il y a un noyau qui résiste.
Mais ce ne sont pas les gens qui prennent des décisions, ou qui peuvent
influencer de façon massive. « Résister », c’est le mot aujourd’hui?
Peut-être.
J’aimerais trouver un mot qui ne blesse pas, qui se trouve dans ce
vocabulaire « politiquement correct » qui fait florès. Mais je n’y parviens
pas. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas non plus parler de « musique savante »,
par exemple, car tout de suite vous êtes accusé d’être élitiste. C’est
absolument absurde. D’autant qu’aujourd’hui, plus que jamais, on ouvre très
tôt les portes de l’éducation. Il ne faut en aucune façon limiter les
possibilités qu’a un jeune d’avoir accès à mon travail. Mais, un jour, par
pure démagogie, on me demandera peutêtre d’aller au Zénith et de jouer dans
des conditions de compromis inacceptables. Je refuserai. Vous y allez fort...
Oui, et je
continue. Il faut dire les choses. Il y avait une dame de culture qui se
trouvait tout simplement être... ministre. Il m’a fallu beaucoup de temps
avant d’avoir accès à cette illustre personne. Je finis par la voir. Elle
n’avait pas instruit mon dossier, rien du tout. Il y avait là quelqu’un qui
rappelait à cette personne les sujets les plus importants de notre entretien
et elle était manifestement totalement déconnectée. Ennuyée. C’est en
parlant de Monsieur Karl Lagerfeld que subitement il y a eu un intérêt de sa
part. « Oh oui oui oui, j’ai déjeuné avec lui ! Vous le connaissez ? oui oui
oui... » Subitement, les Arts Florissants devenaient intéressants. Quelle
tristesse ! Comment voyez-vous l’avenir?
Je rouspète,
car je suis très français, maintenant ! En fait, je suis optimiste car je
vois aussi les chances que nous avons en France. Lorsqu’on me demande si
j’aurais pu rester aux États-Unis et faire le même travail – une question
très provocante que l’on me pose souvent depuis tant d’années –, je réponds
qu’après avoir bien réfléchi, oui, j’aurais pu le faire dans un contexte
universitaire. Un temps seulement. À long terme, comme avec les Arts
Florissants en France ? Certainement pas. Est-ce que j’aurais pu faire la
même chose en Angleterre ? Non. En Allemagne? Non plus. Encore moins en
Italie ou en Australie. Alors qu’en France, j’ai pu vivre mon rêve et faire
vivre un rêve collectif. Ailleurs, on constate un effritement de tout ce qui
est culturel. Aux Pays-Bas, des ensembles que j’avais régulièrement dirigés
n’existent même plus... Le parlement hollandais est tout simplement devenu
anticulturel : « Ça coûte trop cher et ce n’est pas dans les priorités de
nos citoyens », pensent les députés. Alors, oui, en France la politique est
parfois médiocre, mais parfois géniale aussi. En matière de culture, elle
suit les vicissitudes du marché et aussi les désirs humains. On peut
toujours attendre qu’après X ou Y leur succède quelqu’un de mieux. L’Allemagne n’est-elle pas, plus encore que la France, une « exception culturelle » ?
Non, pour ce que je fais, la musique ancienne, c’est sclérosé. Il y a quelques centres, avec Berlin où il y a un peu d’activité, mais par rapport à Paris... Incomparable! Même chose pour l’Angleterre. Si vous voulez faire carrière comme organiste ou avoir une bonne éducation en musique ancienne, vous pouvez. En payant le prix fort. Mais avoir un gouvernement qui croit, bon an mal an, dans la nécessité de ce que je fais, c’est autre chose. Vive la France !
Nous sommes ici à la Philharmonie pour cet entretien. C’est formidable. Je
voudrais que cela continue, parce que nous avons une vie merveilleuse
musicalement parlant. Nous avons maintenant une notoriété, c’est évident, et
toujours autant de curiosité, d’ambition, de volonté de plaire, d’appétit
devant le répertoire ancien à redécouvrir. C’est inépuisable. Nous faisons
partie d’un des rares milieux où des mots comme morosité, aigreur,
insatisfaction n’existent pas. Avez-vous peur de la concurrence?
Nous sommes maintenant très nombreux à avoir comme spécialité la musique du passé. Cette musique n’a pas d’âge, et a peut-être davantage de choses à nous dire que beaucoup d’autres musiques écrites après.
C’est peut-être ça, la chose la plus merveilleuse en France. Quand je suis
arrivé, il y avait un pionnier digne du nom, toujours en activité d’ailleurs
: Jean-Claude Malgoire. Depuis, nous avons travaillé. Ce milieu comprend
désormais toutes les générations, tous les âges... J’ai entendu l’autre jour
au Conservatoire une fille de quinze ans extraordinaire, prête à démarrer
une carrière comme claveciniste. Et les jeunes sont si talentueux, et si
nombreux à être liés à une activité parisienne de musique ancienne... Les
instruments comme le clavecin et l’orgue sont redevenus des instruments
français. Ce n’était absolument pas le cas il y a quarante ans. Du coup, le danger ne serait-il pas la standardisation des styles et des goûts? Tous ces orchestres baroques que l’on entend un peu partout seraient passés par les mêmes circuits, par les conservatoires, et joueraient tous de la même façon?
Évidemment, quand on parle de standardisation, de routine, ces mots sont
horribles dans un contexte musical... Je ne peux pas donner une réponse
rapide, mais il y a du vrai dans ce que vous dites. Il y a une
standardisation pour les grandes oeuvres symphoniques, voire lyriques, du
XIXe et du XXe siècles. La sonorité est devenue assez semblable d’un
orchestre à l’autre. L’époque où on pouvait écouter les différences entre un
orchestre comme celui de Philadelphie et un orchestre français est révolue.
Pour compenser cette routine, on lance des chefs aux manières
spectaculaires, des « Tarzan » qui viennent superficiellement briser cette
monotonie. Et dans le baroque? Y a-t-il des Tarzan?
Il
y a tellement de phénomènes... Des musiciens qui possèdent une forte
personnalité, qui ont compris que dans cette musique des XVIIe et XVIIIe
siècles, la part de l’interprète est importante : pour que l’oeuvre soit
achevée, il y a une participation avant et pendant l’exécution. Il existe
aussi des gens qui n’ont pas d’idées : les opportunistes. Ceux-là pensent
que le baroque est un bon tremplin pour arriver à un plus large répertoire. Quelles sont selon vous les qualités d’un musicien « baroque » ?
Il faut d’abord
une bonne préparation afin d’aborder les manques des partitions. Il y a
aussi l’attention aux questions de style et d’instrumentarium. Et puis, il
ne faut pas oublier le caractère de l’art baroque, que la musique partage
avec tous les arts de cette époque : c’est un art qui a été créé pour
communiquer soit une idée, soit une passion. C’est essentiel mais un peu
difficile à expliquer car c’est très subjectif. Nous pouvons écouter une
Messe pour les trépassés de Charpentier ou une Messe en si de Bach où tout
est parfait. Mais, ce qui compte, ce n’est pas la perfection, c’est que ces
oeuvres nous bouleversent. On doit d’abord viser l’émotion. À l’époque baroque, tous les musiciens étaient formés à la rhétorique. Il y a un côté cartésien dans leur art. En même temps, il est question de passion. Comment trouver un équilibre entre ce que Pascal nommait « le coeur et l’esprit » ?
L’un n’exclut pas l’autre. Regardez Bach : si ce monde avait été plus juste,
Bach aurait été canonisé. Il pouvait enseigner le latin, lire couramment
l’italien et le français, causer sur tout un tas de sujets. Il y avait alors
un contexte intellectuel et culturel extraordinaire. Un saint Thomas d’Aquin
ou une sainte Thérèse d’Avila ne possèdent pas une telle vision du cosmos.
Quelle exégèse que celle de la Messe en si de Bach ! Cela n’empêche pas une
émotion grandiose. Comme quoi, on peut avoir la passion un peu animale !
Quand je pense aux grandes oeuvres baroques, celles de Molière, Shakespeare
ou Rembrandt, le coeur et l’esprit cohabitent toujours. Qu’en pensent vos élèves?
Un jour, on parlait de l’architecture de la musique baroque française. Je disais à mes élèves que si nous avions été en Italie, nous verrions partout comment les constructions de l’époque ont été pensées et réali sées. Il existe aussi d’admirables exemples près de nous. Je les ai emmenés à Saint- Nicolas-des- Champs, à Paris, qui est un des rares endroits vraiment baroques en Ile-de-France avec le fameux retable de Simon Vouet représentant l’Assomption de la Vierge. Il est important de pouvoir situer un compo siteur dans un siècle, dans un milieu, un monde culturel. C’est un peu délaissé aujourd’hui. Pourtant, la musique y gagne en profondeur, en intelligibilité, en éloquence.
Non! Pas vraiment. J’ai une vie en dehors de la France, vous savez. Je joue
un répertoire différent, avec des orchestres différents. Je n’ai jamais joué
vraiment de Gluck en France, par exemple. L’île enchantée m’a remis en
contact avec un orchestre qui peut tout faire, qui garde une aisance
extraordinaire quel que soit le répertoire. Même baroque?
Mais oui! Haendel, par exemple. Les résultats furent parfois un peu discutables mais, sur le plan de la préparation, le MET est une merveilleuse usine. J’avais en outre des chanteurs extraordinaires.
Deux mondes qui se rencontrent ! Le baroque, n’est-ce pas aussi la surprise, finalement ?
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