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Diapason # 643 (02/2016)
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Alpha
ALPHA960



Code-barres / Barcode : 3760014199608

Appréciation d'ensemble:

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Analyste: Jean‑Philippe Grosperrin

Les gaucheries du livret n'y font rien : cette tragédie en musique de 1746, unique opéra conservé de Leclair, est un sommet du genre. Le génie polymorphe d'un compositeur entre France et Italie, son invention orchestrale, ses grâces virtuoses comme sa puissance théâtrale, tout tient bon face à Rameau, en affirmant une touche singulière. John Eliot Gardiner ne s'y était pas trompé en exhumant l’oeuvre avec faste en 1986, à la scène (Opéra de Lyon) puis en studio (Erato, à rééditer). Versailles a proposé depuis, en concert, l'interprétation de Christophe Rousset (2005, avec Karina Gauvin en Circé, toute venin et volupté) et celle que voici.

 

Sébastien d'Hérin y confirme les options relevées dans son intégrale des Surprises de l’amour de Rameau (cf. no 619) : vitalité sanguine, orchestre énergique aux basses très marquées, soin des climats plus que du dessin, goût des effets de timbre (frottements harmoniques, colorations percussives). La pastorale du I convainc, comme la nuée de Circé ou les cravaches du dénouement. Mais la poésie subtile de Leclair s'évapore en partie, comme la majesté de Vénus au prologue. La loure et les airs en rondeau du III sonnent frustes, un tambourin ne masque pas la conduite brouillonne de telle danse des démons. Les syncopes ambiguës pour Circé (« Allez, couple fidèle ») sont assénées sans balancer.

 

Fait surtout défaut une vertu cardinale de Gardiner : soutenir une architecture qui se déploie. Déparée par des solistes hasardeuses, l'extraordinaire passacaille du Il part en morceaux, et si la cérémonie infernale semble en quête de mystère, c'est au détriment de la tension. La cohésion instrumentale est parfois précaire, pour ne rien dire d'un choeur flou et fort inégal.

 

Hécate est un peu grosse, Vénus inconsistante (la Sicilienne ne vaut pas mieux), passons. La manière d’Anders J. Dahlin ne compense pas ici l'amenuisement de la voix, que la générosité du continuo manque de dévorer. Malgré sa légèreté, Howard Crook chez Gardiner ouvrait un tout autre éventail. Le soprano brillant d'Emöke Barath intéresse par sa personnalité musicale, son sens de la phrase, son galbe distingué, sachant créer un personnage en peu de scènes.

 

Mais par quel mystère le rôle majeur de Circé, tout sinuosités et recourbements, est‑il échu à une interprète aussi inerte, en technique comme en sentiment, que Caroline Mutel ? Aigus éclatés, ornements vagues ou erratiques, vocalisation scolaire : « Courons à la vengeance » fait long feu. On passerait sur une voix ingrate ou dure s'il y avait des couleurs, une intelligence de la déclamation, une façon d'imaginer ce personnage équivoque à partir du texte. Hélas, il faut compter avec ce ton ancillaire, cette indifférence (« Il me fuit »), cette vacance de l'expression (« Des yeux que je n'ai pu charmer »). Écoutez Gardiner, écoutez Rachel Yakar – voix-caméléon, verbe érotique, art vertigineux ‑ et vous connaîtrez la Circé de Leclair.

 

 

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